Fabien Gengenbacher – Une vie en Rouge & Bleu

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fabien gengenbacherC’est officiel depuis ce week-end, le FC Grenoble évoluera en Pro D2 l’année prochaine. L’occasion de démarrer un nouveau cycle pour les Isérois. De nombreux joueurs quitteront le club. Et notamment l’historique du club Fabien Gengenbacher. Dans une longue interview accordée à Métro-Sports, il revient sur la saison de Grenoble, le match contre Castres…Mais aussi sur sa carrière de 14 ans en professionnel.

« Je pars sans regret et j’arrête sans regret. Parce que tout ce que j’ai vécu, je l’ai vécu avec des bons mecs »


Déjà Fabien, première question toute simple, comment vas-tu depuis ce match contre Castres ?

Les adducteurs ont lâché contre Castres, j’ai eu ma jambe prise en porte-à-faux du coup je me suis fait une déchirure de 10 centimètres…Je suis actuellement en récupération avec une inflammation encore bien présente donc j’ai des soins tous les jours pour récupérer un maximum. Même si je sais que ce sera très compliqué de remettre les crampons cette saison.

Donc contre Castres, c’était ton dernier match de rugby en tant que joueur professionnel ?

Oui. Quand je me blesse, à ce moment je comprends que c’est grave. Et que je vivais mes derniers moments sur une pelouse. Donc si je n’arrive pas à rechausser les crampons avant la fin de la saison…Castres sera bien le dernier match de ma carrière.

Tu peux nous raconter ce moment ? Du plaquage à ta sortie sous l’ovation du public ? Même Tual Trainini (l’arbitre central contre Castres) demande à ce qu’on te laisse sortir tranquillement.

Je me fais mal l’action d’avant. Je dis au docteur que de toute façon, c’est pété mais je veux essayer de continuer. Au final, c’était vraiment impossible. Et puis au moment de sortir je craque…Ce n’est pas dans mes habitudes de montrer mon émotion mais là…Le sentiment qui domine, c’est que quelque chose s’arrête trop tôt, d’un coup comme ça. Forcément ce n’est pas simple. Et quand je vois ce que me rendent les gens au Stade, mes coéquipiers, les joueurs d’en face, l’arbitre…C’est sûr qu’à ce moment, ça me touche. Je le garde comme un moment génial même s’il y a eu la blessure et que c’est contrasté. Mais la spontanéité, l’émotion font que c’est finalement un très bel hommage et une très belle fin de carrière.

« J’ai toujours mis les relations humaines au centre de l’intérêt que j’ai pour ce sport »

Quand on évoque 91 matches de Top 14, 137 matches de Pro D2, 15 matches en Coupe d’Europe, tu sais de qui on parle ?

Oui (sourire). Après, c’est plus facile pour moi de donner que de recevoir. Je ne me suis jamais cru au-dessus de qui que ce soit. J’ai toujours essayer d’être un joueur de rugby. Pour moi, tous les joueurs de rugby sont respectables même si on joue à un niveau inférieur…Tous ces hommages, ces soutiens que j’ai reçus notamment par les réseaux sociaux, même si je n’y suis pas très présent…Ça fait chaud au cœur. Ça prouve que ce que j’ai vécu moi sur le terrain, toutes ces émotions…Elles ont aussi marqué des gens. C’est ça aussi l’intérêt je pense du sport de haut niveau : de rendre heureux les gens qui viennent au stade.

C’est pour ça que tu joues au rugby ?

Déjà parce que j’aime ce jeu. J’ai commencé à y jouer depuis tout petit avec des potes de l’école. J’ai toujours mis les relations humaines au centre de l’intérêt que j’ai pour ce sport. L’émotion sur ma sortie contre Castres mais surtout dans les jours qui ont suivis, le plaisir de partager une aventure avec l’ensemble d’une équipe…Ce sont des choses compliquées à retrouver sans le sport de haut niveau.

Après la saison cauchemardesque vécue par le FCG, le public est encore là. On pouvait craindre une cassure. Même si l’affluence a baissé par rapport à la saison dernière, elle est encore au-dessus de 10 000 spectateurs, ce qui reste beaucoup pour un match de rugby.

Moi la cassure avec le public, je ne l’ai jamais trop ressentie. Après Grenoble est une terre de rugby où il y a un public qui est passionné, rigoureux et parfois intransigeant mais voilà, il est toujours là. Malgré tout ce qui s’est passé cette année, les supporters font preuve d’un énorme soutien.

À Lyon (il y a joué entre 2005 et 2006), tu as aussi vécu un limogeage d’entraîneur. Comment ça s’est géré en interne à Grenoble. Par exemple sur la prise en main des joueurs ?

À Lyon, je l’ai vécu alors que j’avais 19 ans et que je jouais N°10. On se retrouvait à faire la composition d’équipe dans le vestiaire avant le match…C’est une expérience qui marque et qui fait apprendre très rapidement. À Grenoble, on a eu Bernard (Jackman) qui a été remercié. Les joueurs, notamment les anciens ont été appelés à prendre leurs responsabilités en essayant d’aider au maximum, en encadrant les jeunes. Après à Grenoble, la situation n’était pas pareil qu’à Lyon. Aaron (Dundon) et Mike (Prendergast) ont repris la responsabilité et la composition d’équipe donc on n’a pas eu ce problème. Ils l’ont d’ailleurs bien géré cette période délicate et l’équipe le ressent.

Beaucoup de joueurs ont eu l’occasion de s’exprimer en cette fin d’année. Dont toi et Henri Vanderglas. C’est vous qui faites chavirer le Stade des Alpes contre Toulon avec l’essai de l’égalisation.

Je récupère le ballon dans l’en-but et il ne reste que quelques minutes. C’est une action ou tout le monde touche le ballon au moins une fois. Et à un moment je vois qu’il y a un surnombre à jouer et que Ma’a Nonu tourne un petit peu les épaules. Je m’engage et en plus c’est un pilier qui est présent à l’intérieur et qui n’arrive pas à me reprendre. Je passe la balle à Henri qui conclut. Je suis content pour lui, ça récompense sa saison parce qu’il a un peu galéré et surtout qu’il n’a jamais rien dit, il s’est toujours entraîné. Ça prouve que ce groupe dans l’ensemble n’a jamais lâché. Ça montre qu’un effectif de rugby, ce n’est pas que 23 mecs. On peut aussi citer Steven Setephano dont on ne peut pas se passer.

En tant que pilier du vestiaire, quel regard tu portes sur cette saison ?

C’est un gros gâchis. Le club avait largement les moyens de faire beaucoup mieux avec la qualité de l’effectif, des infrastructures, les supporters, les partenaires…Avec tout ça, on avait largement notre place en Top 14 donc forcément quand on en est là à la fin, on se dit qu’il y a eu des choses mal organisées ou des évènements extérieurs au sport qui ont joué contre nous. Donc c’est sûr que quand tu es là depuis longtemps et que tu arrêtes ta carrière dans ce contexte, ça fait mal au cœur. Mais maintenant, je pense qu’il faut arrêter de penser au passé, sauf pour en tirer les conséquences. Quand on subit un échec comme celui-ci, il ne faut surtout pas reproduire les mêmes erreurs et repartir sur une page blanche pour le club avec un nouveau projet et relancer l’aventure.

« Je ne voyais pas l’intérêt de partir de Grenoble, hormis pour faire un choix financier. Mais après, est-ce qu’en faisant un choix financier, on ne remet pas en cause tout ce pourquoi on joue au rugby ? »

On peut imaginer un Fabien Gengenbacher dans le staff grenoblois la saison prochaine ?

Aujourd’hui, ce n’est pas d’actualité. Il faut être conscient que manager des gens avec qui on est ami, ce n’est pas simple. Je pense qu’il faut avoir une coupure. Familialement, j’en ai besoin aussi. Peut-être dans l’avenir, les choses pourront évoluer mais aujourd’hui, ce n’est pas d’actualité et puis je pense sincèrement que le club a aujourd’hui besoin de reconstruire avec des gens qui ont de l’expérience. Mais je resterai un grand supporter et je viendrai assez souvent je pense…(sourire).

En plus, Grenoble peut s’appuyer sur une formation qui est en train de redorer son blason avec des personnes de grande qualité à la tête de la formation grenobloise. Il faudra donc s’appuyer là-dessus je pense. Parce que notre modèle économique ne nous permet pas d’engager des stars venues d’ailleurs. Et après il faut encadrer ses jeunes. Les jeter dans la gueule du loup, tous au même moment, ce n’est pas leur rendre service. Le club risque de s’appuyer sur eux avec une ossature de joueurs expérimentés la saison prochaine.

Comment tu expliques que tu sois resté autant de temps au FC Grenoble ?

Grenoble, c’est le club de ma région. Je suis très attaché à ma famille donc ça m’a permis de pas trop partir loin aussi. Et puis après je n’ai jamais eu une envie de partir parce que quand on joue, qu’on prend du plaisir, qu’on noue des liens avec les gens…Je ne voyais pas l’intérêt de partir de Grenoble, hormis pour faire un choix financier. Mais après, est-ce qu’en faisant un choix financier, on ne remet pas en cause tout ce pourquoi on joue au rugby ? Ça n’a pas été ma philosophie pendant toutes ces années donc je me suis pas trop posé la question.

Quel regard tu portes sur ta carrière aujourd’hui à 33 ans ?

C’est toujours compliqué de faire son autocritique. Mais je ne vais pas me plaindre, je suis content de ce que j’ai vécu. Je n’ai jamais perdu de vue où j’ai démarré. Je n’aurai pas imaginé faire une carrière comme celle-ci. Mon père a fait les 3×8 pendant 30 ans. Moi, j’ai eu la chance de vivre de ma passion pendant 14 ans. J’ai vécu des trucs énormes. J’ai été champion de France (Pro D2 en 2012), je pars sans regret et j’arrête sans regret. Parce que tout ce que j’ai vécu, je l’ai vécu avec des bons mecs. Ce que je retiendrai en priorité je pense, c’est les moments sur le terrain où l’émotion a été très forte et surtout les liens et les amitiés avec bon nombre de ces mecs et ça ne s’arrêtera pas à la fin de cette saison. C’est aussi ça la richesse de notre métier.